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23/05/2008

Placide et le dos de sa fiancée

Placide est chanteur et alcoolique. Il raconte son travail et son arrêt de la boisson. Enfin, arrêt ... ! Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007

 

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         Je ne suis pas rentré directement chez moi. Je me suis arrêté à quelques dizaines de mètres de l’hôpital. J’ai allumé la radio et j’ai ouvert une canette. Je me suis allumé une cigarette, j’ai un peu ouvert la vitre de mon côté. 

         Voilà, je pouvais souffler, et inspirer et avaler...

         La radio me tenait compagnie. (Je me contrebalançais du programme qui parlait des meilleurs crus 2005, mais c’était une présence qui se foutait elle que je boive. A vrai dire, je craignais un peu la réaction de ma fiancée. J’avais vraiment dérapé hier soir au mariage de mon ami et je savais que j’aurais à le payer d’une manière ou d’une autre...) 

         J’ai repensé au concert. Je me disais que j’avais bien chanté (sans m’en rendre compte) et que j’avais le droit de profiter de cette sensation du travail bien fait.

         Putain ! Je méritais ces bières ! Merde quoi ! 

         Une ambulance est arrivée. Jaune canari avec des lettres et des chiffres écrits à l’envers. Elle est entrée aux urgences et, de loin, j’ai pu voir qu’on sortait une civière avec un corps dessus, ou plus exactement (mais j’avais déjà englouti deux canettes) un ensemble d’appareils, de tubes, de Baxter qui accompagnait une civière. J’ai détourné le regard. Je ne sais pas pourquoi mais ça m’a paru ressembler fichtrement à ce qui m’attendait si je n’arrêtais pas de boire !

         Je suis rentré chez moi après quatre canettes (ces mauvaises copines). 

         Ma fiancée me tournait le dos. Elle buvait son café, assise, les jambes repliées contre elle, sur une chaise. J’ai lancé un joyeux :

         - Mon amour ! 

         Ma fiancée n’a pas bougé. Elle n’a même pas frémis.

         - Tu ne me demandes pas comment ça s’est passé... 

         Elle a haussé les épaules.

         - Et bien ça s’est très bien passé... (Par contre je sentais que le reste de la journée se passerait dans les tranchées !) J’avais une belle voix. 

         - Tu sens l’alcool ! C’est dégueulasse !

         - J’ai juste bu une bière pour fêter ce concert, et le cachet que je ramène chez nous ! 

         - Tu veux dire que cet argent servira à payer ta merde !

         Ma fiancée mettait toujours du temps avant de pardonner. 

         Je crois que les proches mettent du temps avant de ne plus en accorder aux alcooliques. Vous comprenez. Ils vous aiment de nombreuses années, même puant l’alcool, vous aidant comme ils le peuvent, vous rassurant, vous pardonnant au-delà du raisonnable, vous bordant pour que vous ne dormiez pas le ventre rebondi à l’air, vous murmurant avec un amour profond : s’il te plaît, fait le pour moi...

         Et puis, un jour, il est trop tard. Il n’y a plus de réserve de pardon. 

         Je crois qu’hier soir au mariage j’avais épuisé les dernières perles du chapelet de ma fiancée. C’était terminé. Elle ne voulait plus se remettre à prier pour que j’arrête de boire. Elle me tournait le dos et moi je me retrouvais face à moi-même pour la deuxième fois en quelques jours.

          Patrick Ringal 

   cequejevois@hotmail.com

  

16/05/2008

Placide en concert

         Placide est chanteur et alcoolique. Il raconte son travail et son arrêt de la boisson. Enfin, arrêt ... ! Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007

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         Et c’est ce que j’ai fait ! (Pas dans un café, mais ailleurs.) 

         Je me disais que soigner le mal par le mal était le meilleur remède. Il y a des night chop tout près des églises. Je le sais parce que j’ai chanté dans bon nombres d’églises et que chaque fois j’allais m’approvisionner en canettes tout près de là.

         J’avais fait assez de vocalises et je vais vous apprendre qu’un chanteur d’opéra n’a pas besoin de trop chanter avant un concert – c’était avant qu’il fallait chanter, dans les semaines qui précédaient. 

         J’ai été boire deux bières dans ma voiture. J’ai mangé quelques bonbons à la menthe. Je suis retourné près des autres.

         En forme ? 

         Je ne réponds jamais à cette question monsieur le chef d’orchestre.

         (De toute façon il n’écoutait déjà plus la réponse.) 

         Le moment était venu.

         Je suis monté sur l’estrade, j’ai ouvert la partition, j’ai pris une grande respiration, l’orchestre a entamé le Bach avec nervosité et j’ai chanté. 

         La voix était belle. Les gens me regardaient et ça me donnait du souffle et de l’assurance. Je tremblais un peu mais on pouvait mettre ça sur le compte de l’immense effort qu’il faut fournir pour chanter un tel aria...

         Le chef me regardait de temps en temps en me souriant (comme mon père l’aurait fait à la veille d’un examen). 

         Les chefs d’orchestre aiment se sentir paternel avec leurs chanteurs. Ce sont eux qui dirigent ; ce sont eux qui décident de donner le LA à la représentation.

         Le chef m’a félicité d’un mouvement de tête à la fin de mon aria. 

         Ce fut le même mariage entre la musique et moi pendant le Telemann.

         Le concert s’est terminé sous des applaudissements nourris. 

         Je n’avais qu’une envie ... aller boire des verres et des verres, et fêter ces jours d’angoisses.

         Mais bon, je devais parler avec ceux, pour la pluparts inconnus, qui voulaient me dire que ma voix était belle. Et je les en remerciais. J’ai toujours trouvé que les gens étaient merveilleux quand ils aimaient avec passion ceux qui les faisaient rêver. L’art est essentiel à la vie et l’artiste n’existe que parce qu’il reçoit la vie des autres. 

         Nous avons été, l’orchestre et moi, dans un café où j’ai bu du café !

         Oui, oui, je te promets, j’ai cessé de boire ! 

         Et bien ça s’entend, ça je peux te le dire !

         Je sais, moi aussi je l’entends ... (pauvre con !) 

         Je suis resté une demi-heure et enfin j’ai pris le chemin de ma voiture où m’attendaient quelques canettes, mes bonnes copines.

         Pour quelqu’un qui avait cessé de boire, je crois que j’avais perdu le mode d’emploi. 

         Il est tellement facile de mentir. L’alcoolique est champion aux J.O. de l’hypocrisie. L’alcoolique aime mentir parce qu’il se préserve son petit jardin secret meurtrier.

         Dans ma voiture, je commençais à me dire que j’aurais mes chances à la « Star académie » !

 

 

 

 

           Patrick Ringal

 

    cequejevois@hotmail.com

 

 

26/01/2008

Placide reçoit une visite

Placide est chanteur et alcoolique. Il raconte son travail et son arrêt de la boisson. Enfin, arrêt ... ! Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007

 

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         Je rentre dans l’église. Au passage, je donne un euro à la vieille dame, la vieille fausse bigote qui m’ouvre la porte en disant : que Dieu n’oublie pas les petites gens. Elle me remercie d’un sourire à une dent. Un euro pour une dent. Ainsi va la vie. Il faut choisir ; boire ou aller chez le dentiste. 

         L’église est déjà à moitié remplie, pourtant le concert ne débutera que dans une heure et demie. (Je n’ai jamais compris comment la passion de la musique classique pouvait amener des gens à venir se geler les fesses sur des chaises de bénitier nonante minutes (quatre-vingt dix) avant un concert... Dieu est avec eux. Ils sont là, sages, recueillis, communiants en silence et en pensée avec Bach et Telemann. Je ne peux pas leur en vouloir, sauf qu’ils me foutent les jetons ! C’est du public de premier choix et moi je n’ai justement pas une voix de premier choix ! Mais qu’est-ce qui ma pris de boire autant hier au mariage de mon ami !)

         Je me dirige tout droit vers le fond. Je passe derrière l’autel et je vais me réfugier dans la pièce du curé. Ah, il fait bien chaud ! Je suis le premier. Je vais donc pouvoir chauffer ma voix. 

         Tralala, c’est parti. Et tant pis pour la rumeur qui va « enflente » : ne me dites pas que c’est Placide qui chante ? Non, sûrement pas, lui il a une très belle voix ! Vous allez entendre la voix grave et belle du bon dieu. Placide et Bach ne font qu’un.

         Tralala, je continue, malgré les graillons, les graviers, les écueils, les tentacules qui enlacent mes cordes vocales et encombre la voix divine. 

         Pfeu... Pas de souffle. Trop fumé hier au mariage de mon ami.

         Placide, tu donnes une piètre image du chanteur d’opéra. Ne doit-il pas montrer l’exemple et s’abstenir de tous plaisirs ici-bas ? 

         Après une demi-heure de ce calvaire, de ce chemin de croix, la voix retrouve un peu de sa souplesse.

         Je vais jeter un coup d’œil dans l’église... 

         Et qui je vois... ?

         Mon fils Dylan qui s’avance vers moi. Je lui fais signe. Il me répond par un petit geste de la main, très discret, l’air de rien (il n’aime pas trop s’exhiber en public). 

         - Mais alors ! En voilà une surprise ! que je dis.

         - Salut p’pa ! 

         - Tu viens m’écouter ? Tu viens me porter chance ? Viens que je t’embrasse ! Je t’aime mon fils...

         - Moi aussi je t’aime, dit-il tout bas. Dis, on est obligé de s’embrasser devant les gens ? 

         - Non, tu as raison, viens, entre.

         Il me suit dans la pièce bien chauffée. 

         - Tu ne peux pas savoir comme ça me réchauffe le cœur et la voix que tu sois là !

         - Heu... p’pa, je ne vais pas rester. 

         - Ha... Bien. Ben ce n’est pas grave. Tu n’as jamais aimé le classique hein ?

         - Si. Enfin, surtout quand c’est toi qui chante. Mais, écoute, Vadim m’a demandé de venir passer la journée avec lui. On ira faire du vélo et puis, peut-être que si tu me donnes vingt euros, je pourrai m’acheter à boire et aussi un sandwich et quelques bonbons ? 

         - Bien, je vois que tu es passé par amour pour ton père ! Mais non, je déconne ! C’est mieux, même beaucoup mieux, de faire du vélo que de venir s’embêter avec les vocalises de Bach !

         Je lui donne dix euros. 

         - Je crois que ça suffit non ?

         - Merci ! T’es trop génial ! Oui, ça suffit évidemment ! Je t’aime ! 

         Ah ça, Dylan n’est pas avare de ses sentiments et je sais qu’ils sont sincères.

         - Allez, file ! 

         - Merde hein !

         - Hum, hum... 

         Il disparaît. Mais il flotte dans la pièce comme un parfum de tendresse, et peut-être aussi une effluve de solitude...

         Pour le coup, j’irais bien me descendre une ou deux bières au café du coin... 

         Aaah non !

 

            Patrick Ringal

 

    cequejevois@hotmail.com