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19/03/2009

En face du numéro 28

 

Placide est chanteur et alcoolique. Il raconte son travail et son arrêt de la boisson. Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007. Voici le dernier épisode. Vous pourrez lire la suite quand le livre sera publié...

 

 

face numéro 28

 

 

 

         Un soir, tard sans doute, je suis retourné dans notre rue. Je voulais voir si les lumières étaient allumées. Je voulais me rapprocher de ma fiancée. Je voulais éprouver dans mes chairs ce que le manque d’elle voulait dire. J’espérais secrètement que le mal serait si fulgurant que j’allais enfin prendre la décision de cesser de boire. J’avais tout de même pris la précaution de mettre deux cannettes de bières dans mes poches.

         Je me suis assis en face du numéro 28, c’était là que nous habitions. Je me suis adossé à une porte et j’ai regardé les fenêtres du deuxième étage. Elles étaient éteintes. Ailleurs, au numéro 26 par exemple, il y avait encore de la vie, et plus bas dans la rue également. Des couples heureux s’apprêtaient à aller se coucher. Des couples se lavaient les dents ensemble en partageant le verre à dent, le mari s’écartant du miroir pour permettre à la femme de se démaquiller. Le mari disant : tu es belle sans maquillage... Bon, je crois que je délirais, je ne me souviens plus très bien.

         Je fixais la fenêtre de gauche (notre chambre), quand, j’en fus convaincu, j’ai vu bouger les tentures... Ma fiancée me regardait.

         Non, je délirais. Les tentures ne bougeaient pas.

         L’air était frais mais Placide ne sentait plus les odeurs. Placide puait l’alcool, et cette odeur prenait le pouvoir sur toutes les autres.

         J’ai sorti une cannette de ma poche et je l’ai ouverte en la cachant sous ma veste pour atténuer le bruit. Une voiture a lentement remonté la rue. Quelque chose me disait que je devais me cacher, alors je me suis recroquevillé derrière une voiture en stationnement. La police est passée devant moi sans me voir. Quand je vous disais que quelque chose ne tournait pas rond. Sûr qu’ils m’auraient embarqué pour terminer la nuit au poste.

         Il était temps de partir. Le déclic n’avait pas eu lieu. Je n’avais rien ressenti. Juste un soupçon de regret, vite atténué par la perspective d’aller terminer ma nuit dans le seul café de Bruxelles ouvert toute la nuit.

         Je ne me souviens plus si ça faisait une ou deux semaines que ma fiancée m’avait demandé d’aller cuver mes faiblesses ailleurs, mais j’étais dans un sale état.

         Je me suis levé en rotant et j’ai remonté la rue en titubant. Un alcoolique retrouve très vite son cap. Au bout de cent mètres, je marchais presque droit.

         Direction le cimetière d’Ixelles. C’était là-bas que se trouvait le bar de la pause.

         Placide avait mal aux jambes et aux pieds. Il respirait avec difficulté. Il buvait en marchant, épiant devant, derrière pour voir si les flics ne revenaient pas. Placide ne se souvenait de rien (qu’avait-il fait quelques minutes auparavant ?), mais il savait où se trouvait le bar. Il croisa un groupe d’étudiants éméchés qui rentraient dormir quelques heures avant de reprendre les cours. Placide les envia. Lui aussi, dans le temps, pouvait électrocuter ses neurones toutes la nuit avec des cocktails détonants et être en forme après une courte sieste... Maintenant, il n’était plus que l’ombre de lui-même, l’ombre qui recouvrait toute forme d’espoir pour demain.

         A moins ... A moins de se prendre en main et de ne pas attendre que quelqu’un d’autre vienne vous sortir de la morgue...

 

 

       Patrick Ringal

 

 

 

16/03/2009

Peut-être à midi?

 peut etre a midi

      

 

   Je passais le plus clair de mon temps dans ma chambre. Je ne m’apitoyais pas sur mon sort, je réfléchissais, (quand j’avais les idées encore bien en place) et malgré cela, je ne parvenais pas à prendre une décision. J’écoutais la radio, je regardais par la fenêtre, une gorgée, j’observais les gens qui se rendaient à leur travail, qui se promenaient, une gorgée, qui ne se disaient pas bonjour. Je comptais les voitures, une nouvelle canette.

         J’essayais de prendre une décision. Je ne me souviens plus très bien. J’essayais de tomber au plus bas. Je ne méritais pas ma fiancée ni mon fils. Je ne sais plus.

         Je me foutais d’être ce que j’étais, je voulais atteindre le néant pour pouvoir sentir le froid me glacer. Combien de fois n’avais-je pas essayé d’arrêter de boire ? Des milliers de fois évidemment. J’ai cessé de boire chaque matin pendant vingt ans.

         Chaque matin, en prenant mon café, la peur me tenaillait le ventre ; quand viendra le signal ? Je buvais une deuxième tasse de café, je fumais ma deuxième cigarette, Dylan était parti à l’école, ma fiancée terminait son maquillage (elle était belle et fraîche, elle aimait son travail), puis elle venait m’embrasser en disant : je t’aime, vivement ce soir qu’on se retrouve ! (Elle rajoutait quelques fois avec une petite moue de dégout : je préfère quand tu te laves les dents avant que je t’embrasse, tu sens encore la bière !) Ma fiancée me lançait un dernier regard qui en disait long sur son envie de m’aimer à foison, puis elle balançait les fesses en signe d’appât avant de refermer la porte.

         Et moi, Placide, je trouvais que j’avais beaucoup de chances. Je buvais ma troisième tasse de café, je regardais loin, là où je ne me trouvais pas, pour tout dire, je tournais le regard vers cette zone sombre qui m’habitait depuis vingt et j’entendais ce foutu signal... Me faut une bière ! Alors je m’habillais en toute hâte, je n’attachais pas mes lacets, laver les dents ce sera pour plus tard, et je fonçais comme un trou de balle de 9 mm vers une petite surface que je savais ouverte dès huit heures du matin. J’achetais quatre Gordon, non cinq, et je refonçais, cette fois comme un cyclone avide de se charger au maximum, chez moi, heu chez nous, ..., enfin là où je pouvais boire sans être dérangé, ni vu ni connu, car c’était bien connu, Placide allait cesser de boire à midi...

 

 

       Patrick Ringal

 

12/03/2009

Placide... quelques souvenirs

 

Placide est chanteur et alcoolique. Il raconte son travail et son arrêt de la boisson. Les histoires de Placide ont débutées le 24 septembre 2007

 

 

 

 

quelquessouvenirs

 

        Je ne me souviens plus de grand chose. J’ai passé quelques semaines retiré dans un petit appartement que je louais pour une poignée d’euros. Le reste de l’argent que je gagnais passait de ma poche dans celle des propriétaires de night-shop. En fait d’appartement, c’était plutôt une chambre de deux mètres sur trois qui donnait sur une avenue bruyante ; je pouvais utiliser une petite douche dans le couloir et j’avais accès à une cuisine que je partageais avec les locataires du cinquième – étage que j’habitais.

         Ma fiancée m’avait demandé gentiment mais fermement, quelques semaines en amont, de quitter notre nid et de ne revenir que quand j’aurais cessé de cultiver le mythe de l’artiste maudit. Ma fiancée avait l’intention de m’attendre, bien que son jardin de patience fût bien dégarni...

         Je ne me souviens plus des détails. J’avais loué la première chambre que j’avais trouvée. Peu m’importais le confort. Je voulais boire et pour boire pas besoin de s’entourer du superflu ; un lit, une table avec des pieds en inox, une penderie branlante et des tentures d’un beige douteux qui me permettaient de m’isoler.

         J’avais envoyé un courrier aux américains, prétextant que j’étais très malade et que je devais renoncer au Messiah.

         J’étais dans le brouillard. J’avais décidé, puisque ma fiancée me le proposait, de me retrouver seul avec mes cannettes – de toute façon ma fiancée ne me parlait plus -.

         Un relent de mémoire me rappelait que j’avais bien chanté Bach et Telemann. J’avais trouvé ça triste. Ce n’était pas moi qui avait chanté mais mon double alcoolique. Un double qui n’avait peur de rien une fois qu’il avait son comptant de carburant.

         Mon fils Dylan était triste, mais il avait décidé de ne plus me voir tant que je prenais la direction du cimetière.

         - Je sais que tu dois mourir un jour papa, mais je voudrais que tu ne meures pas comme un lâche...

         Dylan n’avait que 14 ans !

         Alors, avec l’aide de ma fiancée, je me suis retrouvé seul. Je me disais que ça allait me donner un coup de fouet. Tout était rassemblé pour me donner conscience de la merde qui me collait aux talons, il suffisait de bien secouer le tout, de tourner la tête ailleurs que dans la direction des night-shop.

         Après une nuit dans cette chambre sans âme j’avais pris ma décision : je voulais arrêter de boire. Cette fois, juré, c’était la bonne ! Pas une vaine tentative, comme il y en eut des centaines, non, la vraie de vraie, mais il fallait que ma fiancée m’aide une dernière fois.

         J’ai essayé de l’appeler, mais elle ne répondit jamais. Sans doute voyait-elle mon numéro s’afficher. Finalement, elle m’envoya un sms disant : « Ne m’appelle plus. J’ai besoin de temps et toi aussi je crois. Apprends à me respecter en te respectant d’abord ! »

         J’ai tout laissé tomber et j’ai couru dans l’avenue. Après deux cents mètres, je n’avais plus de souffle. A quoi bon !

         Je suis entré dans un café et j’ai commandé une Duvel.

 

         Patrick Ringal