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15/09/2010

Exces de plaisir

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        La rage au ventre, battant la mesure avec mon pied inactif, le volant entre les dents, comme un mors, j’attends que le feu passe enfin au vert. Je souffle. La comparaison n’est pas exagérée ; suffit de voir la buée qu’il y a dans l’habitacle. Je tourne la tête et je croise le regard d’une autre face blême, avaleuse de bitume, pressée par le temps, prête à écraser l’accélérateur pour me signifier sa politesse. Il a les yeux endormis, mais je sens dans sa mâchoire contractée une volonté de vaincre et une détermination à ne pas se laisser dépasser. Je ne lui adresse pas un signe.

        Ici, c’est chacun pour soi. Il y va de ma santé, n’est-il pas ?

        J’aime ma carrosserie. Je ne me suis pas lavé les dents ce matin, mais j’ai pris le temps de frotter une saleté de salissure de pigeon qui s’étalait sur le capot du moteur.

        Ma carrosserie est ma seconde peau. Je la lave tous les dimanches et même les mercredis.

        J’ai tout ce qu’il me faut ; du lecteur de CD et mp3 au système de navigation par satellites. Je suis le maître à bord. Personne pour m’emmerder ! L’environnement ? Moi j’aime le calme et la sécurité de ma bagnole, alors l’environnement . . .

        Les feux de signalisations seront bientôt pour nous. J’ai mes petits repères : quand celui des piétons devient rouge, je compte jusqu’à sept et à moi l’artère dégagée !

Ca y est ! Mes battements de cœur s’accélèrent. Ma bagnole, ma chérie, ma sweety, ça va être à toi… J’enfonce l’accélérateur une seconde avant que la liberté ne nous soit rendue. Je bondis. Ma victoire est éclatante. L’autre chandelle est clouée vingt mètres derrière-moi. Je l’observe dans mon rétroviseur et je vois qu’il postillonne  sur le pare-brise. Comme c’est dérangeant ! Il me fait penser à un homme se noyant dans un aquarium.

Maintenant, si je grimpe jusqu’à 120 km, je peux passer de justesse le feu suivant.

Y a pas à dire, mais je suis heureux. Peut m’en chaut ce que diffuse la radio, le monde est derrière-moi, avec l’autre brandon (1).exces de plaisir1.jpg

Je jubile. Je zigzague. Je klaxonne. J’existe. Mon sang est régénéré par l’air conditionné. Rien de mieux que de traverser la ville à tout berzingue pour fouetter mes neurones. Mon patron sera content de moi. Je vais encore arriver avec dix minutes d’avance.

Ma femme, en revanche, risque de la trouver mauvaise. Je ne crois pas me souvenir lui avoir dit au revoir. Il faut me comprendre, j’étais obsédé par l’affront que m’avait fait ce volatile en crottant sur ma puce.

J’ai hâte d’être ce soir pour conduire ma pussy sur l’autoroute après avoir bu quelques apéros à la santé de tous ceux qui ne m’auront pas rattrapé. Le code de la route appartient à ceux qui le rendent meilleur. Je n’ai jamais eu d’accident et je jure que je n’en aurai jamais ! Promis, je suis un trop bon conducteur. Quand j’ai l’esprit dans le vague, c’est ma bagnole qui prend le relais ; elle connaît les règles, elle conduit aussi bien que moi et ce n’est pas ces associations de parents d’enfants écrasés qui me feront changer d’avis.

On dit de moi que je suis un cinglé et que je mérite de finir mes jours en prison ?

Je les empapaoute. Ils ne connaissent rien aux plaisirs de la vie.

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   Patrick Ringal

 

 



[1]              Débris enflammé.

21/06/2007

Ce que j'entends

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        1...

         Je ne suis pas comme certains qui aiment le chant des oiseaux au petit matin. (Je garde d’ailleurs un très mauvais souvenir de mon dernier séjour à la campagne, où tout n’était que calme et respiration harmonieuse de mère nature.) 

         Non, j’aime le bruit de la ville qui se réveille. C’est pour cette raison que je dors la fenêtre ouverte, été comme hiver, et du côté de la rue je vous prie ! Alors, je ne me sens pas seul.

         J’aime quand la nuit est turbulente. Ma rue voit rentrer tous les soirs des fêtards, des couples bourrés et des étudiants. Ma rue est un raccourci qu’empruntent les ambulances pour rejoindre l’hôpital d’Ixelles et chaque fois ça me transporte de bonheur ; je ne suis pas seul. Il y a les sirènes des pompiers et surtout celles de la police ! Même en pleine nuit, ils s’assurent que la ville les entend ! Les voleurs ne dorment pas, eux non plus... Il y a les crissements de pneus des jeunes qui rentrent avec un permis tout frais en poche et probablement une ligne de vie très courte. Il y a les courses nocturnes que se font les motards avenue de la Couronne, malgré les nombreuses plaintes des riverains. Ca fait partie de la ville.

         Je me relève très souvent vers 3 heures du matin pour aller fumer une cigarette et vérifier que tout est bien en ordre ; qu’il y a bien les rangées de voitures garées les unes derrière les autres, que les lumières éclairent les trottoirs et que des milliers de sacs poubelles s’entassent en attendant le doux et rassurant bruit du collecteur de déchets qui viendra les ramasser (je ne manque jamais ce spectacle : le spectacle des hommes jaunes qui lancent les sacs dans le ventre de la machine ! et qui crient leur joie de travailler en équipe !).

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         Ensuite, je me recouche, je repousse les jambes de ma femme qui prennent toute la place dès que j’ai le dos tourné, et j’écoute le murmure tellement vivant de la ville qui dort (enfin, qui dort soi-disant...) ! 

         Encore deux heures. Et voilà le petit matin ! ...

         ... et 2

 

         ... Il y a d’abord quelques voitures qui roulent à toute vitesse, sachant qu’il n’y aura pas de contrôle radar si tôt, ou bien les voitures qui filent et brûlent du bitume, comme d’autres grillent leurs premiers neurones, parce qu’ils sont déjà en retard. Il y a les livreurs et les camions remplis de légumes qui se rendent au marché. Il y a les premiers promeneurs et les aboiements de chiens. Je me retourne et je savoure ces instants ou la vie trépidante de la ville va bientôt prendre le dessus. C’est une onde sonore qui se répand lentement. Un gigantesque être vivant, multiple, infini, qui s’étire. Les bus et les trams font leur office ; ils déversent les travailleurs de la ville sur les trottoirs. 

         Les odeurs changent. Je ne sens pas le café ou le bon pain, comme dans les petits villages de campagne, non, je sens le diesel, la super et les gaz d’échappements. J’entends le voisin du dessus qui tombe de son lit et le voisin du dessous qui allume la radio.

         Je tends le bras et je prends sur la table de chevet mes plaquettes de médicaments. Le rituel du lever peut commencer. J’avale, avec un peu d’eau, un « Tritacé » pour la tension, un « Fénogal » pour le cholestérol, un « Cataflame » pour le mal de pieds et de genoux, un « Seroxat » (on ne sait jamais que ma dépression montre à nouveau le bout de son nez !), un « Supradyn » pour la forme, et je cale le tout avec un « Nexiam 40 mg » pour ne pas avoir le brûlant, ni les tripes qui jouent de la cornemuse. Voilà, je suis prêt, je peux me lever. 

         Je vais faire du café et pendant que le percolateur le fait à ma place, je vais sur le balcon fumer quelques cigarettes. J’aime l’odeur du tabac au petit matin.

         Les premiers klaxons font leur apparition. Au moins, les gens communiquent ! 

         Je suis bien content d’être revenu à la ville.

         La campagne me foutait un de ces bourdons, tant le silence était assourdissant.

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        Patrick Ringal 

   cequejevois@hotmail.com